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2017年2月22日水曜日

Zoori-Ebi

Parribacus japonicus



L’abeille et Dieu
Misuzu Kaneko

Une abeille est dans la fleur
La fleur est dans le jardin
Le jardin est ceint d’un mur de terre
Le mur de terre est dans la ville
La ville est au Japon
Le Japon est dans le monde
Le monde est dans Dieu
Et puis et puis… Dieu est dans la petite abeille.

Il paraît que Zoori Ebi, qui vit dans le territoire maritime du sud du Japon, se promène la nuit. Comme si elle arpentait exprès les rivages peu profonds à petits pas, en flottant. Et dans la journée, elle se cacherait à l’abri d’un rocher ou sous des algues mouvantes pour se reposer car elle n’a pas de paupières. C’est ce que racontent les plongeurs au petit matin quand la pêche est finie.

En fait de pêche, il s’agirait plutôt d’un rendez-vous avec une étrange entité. Le dessus de sa carapace représente si bien un visage placide de masque Nô que d’aucuns ont dit qu’elle était mignonne. Avec deux dent apparentes, deux yeux noirs en forme de bille et un nez plus que droit, il ne faudrait quand même pas exagérer. Tel un masque de divinité préhistorique, précolombien, très archaïque, le visage qu’on découvre sur son dos est à la fois humain et divin, stylisé et pourtant tellement expressif.


Chaque animal, chaque fleur a un Dieu qui leur est propre car leur présence ne saurait être due au pur hasard du chaos. Et pourtant le goût délicieux de la crevette zoori, tranchée en sashimi, bouillie en soupe ou en fondue et même grillée, lui assure une place de choix sur les assiettes les plus richement ornées. C’est sans doute pour ça qu’on ne la trouve pas facilement sur le marché. Son kami-sama (son créateur), magnanime, l’a fait naître sous une forme incongrue pour faire hésiter le pêcheur sur sa nature animale et lui faire détourner son regard d’humain, vaguement honteux, vers d’autres espèces comestibles.

Cela rappelle le crabe au visage de samourai, le Heikegani, qui nage un peu plus au Nord. La légende des Heiké, la peur irrationnelle d’une vengeance qui, pendant des années aurait permis au petit crabe ressemblant à un guerrier Taira en colère d’être rejeté à la mer, par respect pour sa défaite et crainte de représailles. Cela permit à Carl Sagan d’illustrer l’évolution des espèces en rapport avec l’Homme. Plus le crabe évoquait le samurai vindicatif, et moins il était pêché et mieux il pouvait se reproduire.



Alors cette Zoori-ebi, elle a peut-être un visage humain pour une bonne raison. A bien regarder plus au sud du Japon, il y aurait bien eu une civilisation engloutie, une Atlantide potentielle, une ziggourat plus antique encore, endormie sous l’eau. Les constructions de Yonaguni font rêver au continent Mu, aux toutes premières civilisations. Et si la « crevette-sandale » (zoori signifie sandale) avait pris le faciès des anciens habitants de Yonaguni pour des raisons similaires aux crabes Heiké ? Plus elle ressemble à un masque de cérémonie de ce pays mythique, et plus elle est rejetée à la mer ! Mais on ne saura jamais si Yonaguni a bel et bien existé. Alors, on la déguste quand même, enfreignant la loi antédiluvienne de respecter la vie des animaux trop semblables à nos Dieux.

Puisse alors cette bestiole rester longtemps dans sa nature intacte, sans être affectée par les problèmes de pollution radioactive ou de pesticides ! C’est notre devoir d’au moins formuler ce vœu pieu après avoir souillé à jamais la Nature par nos inventions monstrueuses. Car une chose est sûre : cette crevette porte un message. Il nous reste à espérer que nous saurons le déchiffrer avant qu’il ne soit trop tard.

Hisayuki Takeuchi
Août 2013


Kami-sama : divinité shintô